Jamais on n’avait vu les partisans de l’initiative SSR se préoccuper autant du pouvoir d’achat de la population active que dans la campagne de votation actuelle. Aussi transparente que cynique, la stratégie de ces personnes ne doit pas nous faire perdre de vue l’enjeu réel : le démantèlement pur et simple du média public qu’est la SSR. Si le texte aboutit, le pouvoir économique dictera les opinions, et la désinformation deviendra la norme dans notre pays.
En Suisse alémanique, les auteur-e-s de l’initiative « 200 francs, ça suffit » font campagne avec le slogan « Mehr Geld für unsere Büezer » (c’est-à-dire « Plus d’argent pour nos travailleuses et travailleurs »). Difficile de faire plus grossier et plus éhonté. Car la recette pour faire économiser de l’argent aux salarié-e-s ou augmenter leur pouvoir d’achat est simple. Il suffit d’accorder des salaires et des rentes décents, ainsi que des loyers et des primes abordables. Si l’on obtient des améliorations tangibles dans ces quatre domaines, l’essentiel sera atteint.
Or nul besoin de grandes recherches pour savoir que les promoteurs de l’initiative SSR sont aussi les plus grands adversaires du pouvoir d’achat, et mènent actuellement une vaste offensive contre les salaires minimum légaux et pour l’extension du travail dominical et de nuit. En réalité, les travailleuses et travailleurs risquent de se retrouver avec moins d’argent dans leur porte-monnaie en fin de mois.
Même logique pour les rentes. Les partisans de l’initiative s’attaquent systématiquement à l’AVS, avec un objectif unique, celui de faire pression pour relever l’âge de la retraite et, partant, abaisser les rentes.
Quant aux primes maladie ? Toute tentative d’augmenter les subsides, sans parler de l’introduction pourtant élémentaire de primes fixées en fonction du revenu, se heurte à un refus catégorique.
Restent les loyers. Sur ce terrain, Gregor Rutz, pourfendeur en chef de la SSR et figure de proue des propriétaires immobiliers en Suisse, s’emploie au quotidien à garantir que la population active et locataire ne bénéficie d’aucun allégement.
Le constat est sans appel. Un oui à l’initiative sur la SSR ne permettra certainement pas à « nos travailleuses et travailleurs » d’avoir plus d’argent dans leur porte-monnaie. Loin de là. Certes, les petites économies finissent par s’additionner. L’initiative ferait effectivement baisser la dépense annuelle par ménage d’environ 100 francs dans un premier temps. Mais ne nous y trompons pas. 100 francs par an représentent 27 centimes par jour, soit un café crème toutes les deux semaines… à partager avec toute la famille. L’effet de l’initiative sur le pouvoir d’achat est dérisoire pour les ménages. Pour les grandes entreprises en revanche, la situation est différente. Le texte mis en votation entend exonérer les personnes morales de la redevance RTV. Les initiants parlent évidemment moins volontiers de ce cadeau (financé en fin compte par la collectivité et taillé surtout pour les grands groupes). Il est vrai que dans une campagne, reconnaître qu’on se moque ouvertement des travailleuses et travailleurs n’est pas très vendeur.
Si manifestement l’enjeu pour les auteurs n’est pas le pouvoir d’achat, quel est donc leur objectif ? Ils prétendent que la réduction de moitié de la redevance obligerait la SSR à se concentrer sur son mandat de base. Sans même ouvrir le débat sur ce que pourrait être une telle mission, on constate une première chose : les initiants ont déjà, malheureusement, atteint ce but. Sous la pression de l’initiative, le Conseil fédéral a en effet fortement réduit la redevance RTV, poussant la SSR à une cure d’austérité (soit dit en passant, ce sont les salarié-e-s de la SSR qui en sont les premières victimes).
Deuxième évidence : aucun mandat, même défini en des termes raisonnables, ne serait encore finançable en cas d’acceptation de l’initiative. La concession porte actuellement sur l’information, la culture, la formation, le divertissement et le sport, pour toutes les régions du pays et toutes les régions linguistiques. Les initiants le savent parfaitement. Car leur objectif n’est pas de recentrer la SSR, mais de la démanteler. Le conseiller national UDC Erich Hess affirmait récemment ceci : « cette initiative ne va pas assez loin. Il faudrait en réalité abolir cette redevance obligatoire. Elle constitue toutefois un pas dans la bonne direction .»
Que l’initiative SSR ne vise ni à améliorer le pouvoir d’achat des salarié-e-s, ni à définir plus précisément la mission du média public, mais bel et bien à démanteler la SSR n’est pas une surprise. Il faudra cependant s’en souvenir au moment de remplir son bulletin de vote le 8 mars. Car quelle que soit l’issue du scrutin, la bataille politique autour de la SSR reprendra dès le lendemain, dans un rapport de forces qui sera soit favorable, soit défavorable.

