Ces dernières années, les syndicats se sont fermement opposés à toutes les initiatives visant à réguler l’immigration par des contingents, le statut de saisonnier ou d’autres restrictions administratives. Dernier exemple en date : la récente initiative de l’UDC sur la durabilité. Pourquoi une telle opposition ? Parce que traiter moins favorablement les personnes immigrées finit par nuire à l’ensemble des travailleuses et des travailleurs. Aujourd’hui, Suisses et immigré-e-s travaillent souvent côte à côte. 37 % des heures de travail sont effectuées par des personnes actives qui n’ont pas la nationalité suisse. Les syndicats se battent pour que l’ensemble des salarié-e-s bénéficient de salaires et de conditions de travail décents, refusant l’exclusion et le repli sur soi.
Il n’en a pas toujours été ainsi. À l’époque de l’initiative Schwarzenbach en 1970 et dans les années qui ont suivi, les appels à « lutter contre la surpopulation étrangère » et à « plafonner » l’immigration étaient courants jusque dans les directions syndicales. Syndicaliste et homme politique tessinois d’une nouvelle génération, Ezio Canonica (1922-1978) initia un changement de cap dans la politique syndicale et devint ainsi le principal adversaire de James Schwarzenbach. Dès les années 1960, on prit progressivement conscience que la migration n’était pas un phénomène temporaire, contrairement à ce qu’avaient pu laisser penser les crises récurrentes de l’entre-deux-guerres et les faibles niveaux d’immigration qui les avaient accompagnées. Dans une Suisse en pleine croissance et un monde de plus en plus internationalisé, la migration était devenue une réalité durable. En toute logique, les travailleuses et travailleurs immigrés commencèrent à s’organiser syndicalement. Dans sa grande majorité, l’immigration n’entrait pas en concurrence avec la main-d’œuvre locale. Le travail des personnes immigrées était au contraire complémentaire de celui des Suisses et permettait à ces derniers de gravir plus rapidement les échelons au sein des entreprises. Faute de contrôles suffisants, les pressions sur les salaires, les mauvaises conditions de travail et le travail au noir étaient monnaie courante sous l’ancien système des contingents. Ces abus résultaient avant tout des pratiques déloyales de certaines entreprises et du laisser-faire des autorités. Afin de lutter efficacement pour l’égalité des salaires et des droits, les syndicats misèrent dès lors toujours davantage sur la compréhension mutuelle et la solidarité, avec pour objectif de promouvoir une véritable politique d’intégration sociale et sociétale.
Dans les années 1990, un tournant décisif s’est opéré avec l’élaboration des accords bilatéraux et l’introduction de la libre circulation des personnes avec l’Union européenne. Pour une économie ouverte comme celle de la Suisse, mais aussi afin de défendre les salaires et les emplois, un rapprochement avec l’Europe était indispensable. La libre circulation a permis à de nombreux travailleurs et travailleuses venus de l’UE de bénéficier de droits de séjour plus stables, en lieu et place de statuts précaires et du travail au noir. Dans le même temps, une chose était claire pour les syndicats : les salaires suisses devaient être protégés. L’ouverture devait profiter à l’ensemble des salarié-e-s, mais cela supposait une protection efficace des salaires. Celle-ci est ainsi devenue l’un des piliers des Bilatérales I. Elle constitue la meilleure clause de sauvegarde contre la sous-enchère salariale et empêche les employeurs de recruter de la main-d’œuvre à l’étranger au détriment des salarié-e-s qui travaillent déjà en Suisse.
Pour autant, la question de l’immigration reste un sujet sensible au sein des syndicats. Contrairement à ce qu’affirme Rico Bandle dans son article paru dans la NZZ le 12 juin, ceux-ci ne défendent nullement le principe selon lequel « plus il y a de migrant-e-s, mieux c’est ». Faire respecter la protection des salaires n’est pas chose aisée tant que des cantons tels que Zurich renoncent à intervenir en cas de dumping salarial, voire le cautionnent par des décisions hautement contestables, comme dans le cas d’Air Baltic. Parallèlement, les faits montrent que ni notre ancien système de contingents ni les dispositifs bureaucratiques de pilotage mis en place à l’étranger, notamment dans le contexte du Brexit, n’ont produit les résultats escomptés. Ils freinent une croissance de qualité et favorisent le travail au noir ainsi que la dégradation des conditions de travail.
Le non clair à l’initiative de l’UDC a permis d’éviter le pire pour les travailleuses et travailleurs. Mais aussi réjouissant soit-il, ce résultat ne suffit pas. Même avec la libre circulation des personnes, la Suisse conserve toute la latitude nécessaire pour améliorer la situation des salarié-e-s. Elle doit simplement veiller à ne pas instaurer de discrimination fondée sur la nationalité.
Quiconque travaille doit pouvoir vivre de son salaire. Toute personne ayant achevé un apprentissage doit pouvoir envisager de fonder une famille. C’est pourquoi les métiers exigeant un apprentissage doivent garantir un salaire d’au moins 5000 francs par mois.
La situation des travailleuses et travailleurs âgé-e-s doit elle aussi s’améliorer. En cas de chômage, les ORP doivent leur apporter un soutien plus actif dans la recherche d’un nouvel emploi. Quant aux salarié-e-s âgés qui comptent de longues années de service, ils doivent bénéficier d’une meilleure protection contre le licenciement.
Les cantons doivent par ailleurs appliquer plus rigoureusement les mesures de protection des salaires. Dans le cadre des mesures d’accompagnement, le SECO exerce la haute surveillance et doit veiller à ce que les cantons s’acquittent effectivement de leurs obligations.
La prochaine étape dans le dossier européen sera celle des Bilatérales III. Au terme d’âpres négociations avec l’UE, mais aussi avec la Confédération, les cantons et les partenaires sociaux, une solution a pu être trouvée pour garantir la protection des salaires. Le dossier est désormais entre les mains du Parlement. Les syndicats attendent de lui qu’il reprenne intégralement le compromis négocié.
Cet article a d'abord été publié sous forme de commentaire invité dans le NZZ (en allemand).
