Il faut combattre le franc fort au lieu de faire payer les travailleurs et travailleuses

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Écrit par Daniel Lampart

Les spéculations ont eu pour effet que le franc s’est apprécié de plus de 20 % depuis la fin 2007. Désormais, ce dernier est nettement surévalué. Cela constitue un grand danger pour les salaires et les emplois en Suisse. Si la Banque nationale et la Confédération ne font rien contre le franc fort, les salarié(e)s de Suisse devront, une fois de plus, payer pour les dégâts dus à la spéculation sur les marchés financiers. On peut lutter de deux manières contre la force du franc : ou bien avec des mesures qui affaiblissent le franc par rapport à d’autres monnaies (lutte contre les causes), ou bien avec des mesures qui protègent l’économie réelle (lutte contre les symptômes).

Durant le deuxième semestre 2010, le franc a battu de nouveaux records avec un taux de change de nettement moins que Fr. 1,30 par rapport à l’euro. Par rapport au dollar américain, le franc n’atteint pas la parité depuis la fin septembre. Le taux de change franc/livre anglaise est inférieur à Fr. 1,60/1£ depuis le mois d’août. Depuis le début de l’année 2009, pondéré des parts respectives des exportations, le franc s’est apprécié de presque 10 %. Depuis 2007, cette appréciation est même supérieure à 20 %. Ce fut la dernière fois le cas dans les années 1992-1995, lorsque l’économie suisse a stagné, notamment en raison de cette appréciation.

Valeur externe nominale du franc       
(pondéré des échanges commerciaux)

Il faut s’attendre à des dommages graves pour l’économie réelle

Si le franc reste longtemps à ce niveau, les conséquences pour l’économie réelle seront catastrophiques. Les entreprises industrielles, en réponse au sondage du mois d’août du KOF, ont déjà indiqué que leur position concurrentielle s’était fortement dégradée au plan international.

 

Industrie (total), position concurrent. dans l’UE les 3 derniers mois, solde, courbe lissée – Toute la Suisse

 

L’enquête de « Swiss Export » (un groupement d’intérêt économique de petites et moyennes entreprises d’exportation) est également inquiétante. Pour 62 % des entreprises, le « seuil de douleur » est atteint lorsque le taux de change se situe entre Fr. 1,30/1,40 pour 1 euro. Les entreprises prévoient des baisses de salaire, plus d’achats à l’étranger et le transfert, ou l’arrêt, de certaines productions.

Dans la branche du tourisme aussi, les problèmes devraient s’accentuer ces prochains temps. La saison d’été a certes encore profité d’une forte croissance des touristes en provenance d’Asie, mais ceux-ci ne jouent qu’un rôle des plus minimes pour la saison d’hiver. Pour une grande part, les touristes viennent alors de l’Union européenne.

Des simulations réalisées à l’aide de modèles économétriques montrent que l’appréciation du franc fera de sérieux dégâts dans l’économie suisse. Un résumé des études disponibles pour la Suisse le fait clairement apparaître[1] : une appréciation durable du franc de 10 % par rapport aux autres monnaies a pour effet de faire baisser le produit intérieur brut (PIB) de 2,5 à 4 %. Les conséquences pour le renchérissement sont du même ordre. Quant aux effets pour l’emploi, ils sont même un peu plus importants que les répercussions sur le PIB, car un franc plus fort entraîne des mesures de rationalisation accrues. Une appréciation de 10 % se traduit par une perte de 1000 000 emplois. Les appréciations et les dépréciations se font rapidement sentir. Cependant, l’effet négatif maximal se déploie avec un retard d’environ 3 à 5 ans. Les victimes principales en sont les branches exportatrices : industrie des machines, métallurgie et tourisme. Mais, à l’avenir, l’économie intérieure sentira aussi les effets du franc fort. Soit parce qu’il y a plus de chômeurs et chômeuses dans la branche de l’exportation, soit parce que les entreprises exportatrices achèteront moins de produits intermédiaires en Suisse ou investiront moins. Comme la force du franc rend l’achat de produits étrangers plus avantageux, les entreprises qui produisent aussi pour le marché intérieur seront plus fortement exposées à la pression exercée par les produits importés moins chers.

Les dommages économiques de cette surévaluation sont durables. Si la situation perdure, des entreprises qui sont concurrentielles lorsque le taux de change est réaliste fermeront leurs portes. La production sera délocalisée à l’étranger. Ces entreprises et unités d’entreprise reviendront en Suisse au mieux après plusieurs années, mais il faut plutôt s’attendre à les perdre pour très longtemps.

Effet sur l’emploi d’une appréciation du franc de 10%
(écart par rapport au scénario sans appréciation en %, en trimestres, modèle VAR USS)

La pression sur les salarié(e)s est d’ores et déjà bien réelle. Dans les entreprises, des mesures de rationalisation sont mises en œuvre. On a déjà assisté à certaines tentatives de baisser les salaires ou de payer les frontaliers et frontalières en euros.

La spéculation provoque la surévaluation du franc

Selon les estimations du FMI, le Fonds monétaire international, le franc est actuellement nettement surévalué (différence par rapport au « taux de change d’équilibre »). Dans son rapport de mai 2010 sur la situation économique de la Suisse[2], l’organisation internationale relève que le franc s’est situé, à l’automne 2008, à 1,2 % et, à l’automne 2009, à 6,1 % au-dessus de son niveau d’équilibre. Aujourd’hui, la surévaluation devrait dépasser nettement les 10 %. 

Valeur externe « réelle » du franc et écarts par rapport        
à l’équilibre selon le FMI

Une comparaison des parités de pouvoir d’achat effectuée par l’UBS part d’un cours franc/euro « équilibré » de Fr. 1,47/1 euro.

Cours franc/euro : effectif et sur la base de la parité du pouvoir d’achat, selon l’UBS 

 

Source : Reuters EcoWin, UBS Research Schweiz

Certaines comparaisons historiques attestent aussi la nette surévaluation actuelle du franc. La valeur externe réelle de celui-ci se situe actuellement 10 % environ au-dessus de la moyenne historique. Par rapport à l’Allemagne, le franc, en données corrigées des différences de prix, se situe aussi plus de 10 % au-dessus de la moyenne des 10 dernières années. Le cours « équilibré » du franc face à l’euro devrait ainsi se situer dans une fourchette comprise entre Fr. 1,45 et Fr. 1,50.

Les phases de forte surévaluation n’ont malheureusement rien d’inhabituel[3]. Les cours de change peuvent diverger sur de longues périodes de leurs « fondamentaux » économiques (parité de pouvoir d’achat, parité des taux, solde de la balance des transactions courantes). Le commerce des devises et l’économie réelle sont fortement déconnectés. Le volume sur lequel portent les marchés des devises est environ 50 fois plus important que les exportations mondiales, respectivement 16 fois plus important que le PIB mondial. Presque tous les négociants en devises recourent à des instruments d’analyses dits « techniques ». Les échanges de devises reposent pour une grande part sur des réflexions à caractère spéculatif se référant au « modèle chartiste », et non à des transactions liées à l’économie réelle (exportations, importations entre autres), respectivement à des contextes économiques fondamentaux.

Volume des affaires dans le commerce des devises et données         
de l’économie réelle (en billions de $)

Instrument d’analyse des devises CHF/EUR

Mesures contre la surévaluation

La Banque nationale suisse (BNS) a pour mandat de garantir la stabilité des prix et de tenir compte de l’évolution conjoncturelle. Comme le cours du franc a une grande influence sur le renchérissement et la conjoncture en Suisse, il en découle indirectement que la BNS a pour mandat de lutter contre les fortes fluctuations des cours de change. Elle a par conséquent implicitement un objectif en termes de taux de change. L’appréciation de plus de 10 % du franc constitue un réel danger pour l’économie suisse. Si cette tendance n’est pas infléchie rapidement, celle-ci subira de fortes baisses de son PIB et de lourdes pertes d’emplois seront enregistrées. La stabilité des prix sera, elle aussi, menacée. Selon des évaluations modélisées, le renchérissement devrait reculer de 1 à 2 %. La Suisse se rapproche ainsi d’une évolution déflationniste.

La force du franc constituant un danger pour l’économie suisse, la BNS et la Confédération doivent prendre des mesures en conséquence. Pour ce faire, deux types de mesures sont possibles :

a) des mesures qui affaiblissent le franc par rapport aux autres monnaies (lutte contre les causes) ;

b) des mesures qui protègent l’économie réelle de dommages possibles (lutte contre les symptômes).

Lutte contre les causes

Que la politique soit en mesure d’influencer réellement les taux de change, l’exemple des États-Unis nous le montre bien. La seule annonce par la Fed d’assouplissements monétaires quantitatifs (« quantitative easing » ; d’un ordre de grandeur de 600 milliards de dollars ou d’environ 5 % du PIB américain) a suffi pour que le dollar se déprécie fortement.

  • La BNS ne doit pas baisser les taux d’intérêt, sinon elle attirera de l’argent étranger.
  • La BNS doit combattre le franc fort en assouplissant sa politique monétaire ; pour ce faire, elle peut s’inspirer des États-Unis.
  • La BNS doit envisager d’autres interventions encore sur le marché des devises – en particulier des interventions non stérilisées injectant de la liquidité supplémentaire qui n’est pas retirée du système (comme aujourd’hui avec les bons de la BNS ou les mises en pension de titre, les « reverse repos »). Elle doit intervenir dans toute la mesure du possible en coopération avec des banques centrales étrangères et de préférence en se donnant un but clair comme en 1978. À l’époque, elle avait réussi à faire passer le Deutsche Mark au-dessus de 80 centimes[4]. Dans les pays qui se sont donné un objectif en termes de taux de change, les interventions sur le marché des devises sont courantes. Et elles portent leurs fruits[5]. Les pertes entraînées par ces interventions disparaitront à long terme parce que le franc est actuellement surévalué. Les craintes concernant un risque d’inflation découlant de ces interventions sont exagérées. Premièrement, l’inflation de base est actuellement négative et le franc fort va peser sur les prix suisses. Deuxièmement, en cas de dépréciation du franc, la liquidité pourra être rapidement puisée dans le système via la vente des placements en euros de la BNS.
  • Le Conseil fédéral et la BNS doivent étudier des mesures destinées à limiter la spéculation. Dans les années 1970, ils ont fortement restreint les opérations sur le marché des devises[6].. Deux exemples à cela : la BNS avait conclu un gentlemen’s agreement avec les banques suisses et leurs filiales à l’étranger, par lequel elles s’engageaient à ne pas spéculer contre le franc. En outre, les étrangers fortunés durent s’acquitter d’un intérêt négatif. Les autorités pourraient aussi étendre les droits de timbre au commerce des devises (« taxe Tobin »).

 

 

Lutte contre les symptômes

Par le passé, divers pays ont pris des mesures pour protéger l’économie réelle de fortes appréciations. En Suisse, ce fut par exemple le cas dans les années 1970. La Confédération et la BNS doivent examiner aujourd’hui dans quelle mesure l’économie réelle doit être protégée d’une surévaluation du franc.

  • Par le passé. plusieurs pays ont introduit pendant certaines périodes un « taux de change parallèle » (« dual exchange rate ») afin de protéger l’« économie réelle » indigène des turbulences des cours de change (Belgique et Luxembourg p. ex.). Cette mesure permet à l’économie réelle de changer des devises à un cours spécial[7].
  • Dans les années 1970, la Confédération et la BNS ont atténué les effets négatifs du franc fort en garantissant des conditions préférentielles de change de monnaie étrangère en monnaie suisse aux entreprises exportatrices concernées. Cela, d’une part dans le cadre de la garantie contre les risques à l’exportation (aujourd’hui : « assurance contre les risques à l’exportation »), mais, d’autre part, aussi via les opérations à terme sur devises, sous la forme d’accords conclus entre la BNS et, par exemple, l’industrie horlogère ainsi que l’industrie du textile et de l’habillement[8].
  • Il est inadmissible, concernant les frontaliers et les frontalières, de verser leurs salaires en euros ou de les abaisser. Agir de la sorte met en effet les salaires suisses sous pression. Non seulement des salarié(e)s sont ici victimes d’un franc devenu fort à cause de la spéculation, mais les baisses des salaires des frontaliers et frontalières sont aussi contradictoires à l’accord sur la libre circulation des personnes, parce que des salarié(e)s se voient alors discriminés selon leur provenance[9].

 

 

Faut-il adapter le mandat de la BNS ?

Lorsqu’elles sont fortes, les fluctuations de change peuvent, dans une petite économie nationale ouverte comme la Suisse, causer des dégâts durables. Par exemple, une appréciation forte et longue peut mettre en faillite des pans concurrentiels de l’économie d’exportation. C’est pourquoi les banques centrales des petites économies nationales ouvertes devraient aussi stabiliser le taux de change. C’est pourquoi l’économiste en chef du FMI, Olivier Blanchard, recommande aux petites économies nationales ouvertes de faire figurer explicitement la stabilisation du taux de change au nombre de leurs objectifs de politique monétaire[10].

Les taux de change peuvent fluctuer fortement. Les phases de surévaluation peuvent être brèves ou longues. Ce sont surtout ces dernières qui occasionnent d’importants dégâts à l’économie réelle. Mais impossible de savoir à l’avance quelle sera la durée d’une forte appréciation. Le fait qu’une banque centrale se donne une faible inflation pour objectif, comme la BNS, se traduit par une absence malsaine d’interventions de sa part. La banque centrale fait en effet preuve de retenue, parce qu’intervenir pour corriger de manière étonnamment rapide la surévaluation peut renforcer provisoirement l’inflation. Pour empêcher que cela ne se passe ainsi, il faudrait accepter une inflation plus forte (distance prise par rapport à l’objectif de la stabilité des prix).

M. Blanchard du FMI estime que cet objectif présente des désavantages de poids. Pour la banque centrale, une faible inflation a pour effet que la marge de manœuvre pour une baisse des taux d’intérêt se trouve rapidement épuisée et qu’elle doit alors recourir à d’autres formes d’assouplissements monétaires (interventions sur le marché des devises, etc.). O. Blanchard propose d’étudier la possibilité d’un objectif d’inflation de 4 %.

Vu les fortes appréciations et dépréciations auxquelles nous avons tout récemment assisté sur les marchés globalisés des devises, on doit se demander quels sont les avantages offerts par des marchés de capitaux et de devises totalement ouverts. Les salarié(e)s de Suisse vont souffrir de la toute dernière surévaluation du franc. Que les marchés ouverts soient finalement bons ou mauvais pour eux sur une longue période est une question à laquelle il est difficile de répondre. Il vaut la peine, à cet égard, de lire par exemple l’exposé du responsable anglais de la surveillance des marchés financiers, A. Turner[11]. La Suisse doit cependant se poser cette question. La Confédération et la BNS doivent participer aux discussions internationales sur le marché globalisé des devises. Il faut aussi clarifier au plan national quels sont les avantages et les désavantages des marchés des devises et des capitaux entièrement ouverts et examiner d’éventuelles restrictions.


[1] D. Lampart, « Auswirkungen einer Frankenaufwertung auf die Schweizer Wirtschaft Ergebnisse von ökonometrischen Modellsimulationen » (« Répercussions d’une appréciation du franc sur l’économie suisse – résultats de simulations économétriques »), USS, Dossier N° 71, Berne, septembre 2010 (n’existe qu’en allemand)

[2]              « Equilibrium exchange rate », FMI (2010) : Staff Report for the 2010 Article IV Consultation, p. 15, www.imf.org.

[3] Turner, A. (2010) : « After the crisis : Assessing the costs and benefits of financial liberalization, 14th Chintaman Deshmukh Memorial Lecture », rbidocs.rbi.org.in/rdocs/Speeches/PDFs/ISRT12022010.pdf.

[4]              Voir BNS, 1982, « 75e anniversaire Banque nationale suisse », ouvrage commémoratif, www.bns.ch.

[5]              Fatum, R. et J. Pedersen (2009): Real-time effects of central bank interventions in the Euro market, Journal of International Economics, Vol. 75/1.

[6]              Dans les années 1971/72, ladite « convention transitoire a été introduite » dans le but d’atténuer les pressions sur le franc suisse. Le Conseil fédéral a édicté 6 ordonnances contre l’afflux de fonds étrangers (interdiction de rémunérer les avoirs étrangers en banque, prélèvement d’une commission, dite intérêt négatif, de 10% par trimestre sur tous les nouveaux dépôts étrangers, ainsi qu’une large restriction au placement de fonds étrangers dans des papiers-valeurs et des immeubles suisses) (voir BNS 1982). Selon la BNS (1982), « à la suite des dispositions prises, l’appréciation du franc s’atténua » (p. 102). 

[7]              C’est par exemple ce que recommande l’économiste du MIT (Massachussets Institute of Technnology), R. Caballero : www.voxeu.org/index.php.

[8]              Voir BNS (1982, p. 281).

[9]              Voir G. Aubert, « Les salariés peuvent-ils être payés en euros ? », Le Temps, 15 octobre 2010.

[10]             Blanchard, O, et al. (2010) : « Rethinking Macroeconomic Policy », IMF Staff Position Note 10/03.

[11]             Turner, A. (2010) : « After the crisis : Assessing the costs and benefits of financial liberalization », 14th Chintaman Deshmukh Memorial Lecture, rbidocs.rbi.org.in/rdocs/Speeches/PDFs/ISRT12022010.pdf.

Responsable à l'USS

Daniel Lampart

Premier secrétaire et économiste en chef

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